
« Prends garde, dit un adage russe, que ta tête ne se trouve entre les mains de ceux qui t'applaudissent. »
Nombre des êtres qui contribuent à nous rendre la vie plus vive, sont les victimes de notre idolâtrie.
Le trompettiste Chet Baker (1929-1988), le peintre Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et l'écrivain Bernard-Marie Koltès (1948-1989) sont de ces « anges » transformés en objets de culte par l'adulation de ceux qui leur ont survécu.
Mais ceux qui ont pour nom désormais (quelque part dans les limbes...) Prince de la Fêlure, Enfant Radiant et Desperado Joyeux, n'ont pas encore dit leur dernier mot.
«Comme c’est étrange, fait dire Virginia Woolf à l’un de ses personnages, la façon dont les morts se jettent sur nous au coin des rues, ou dans les rêves ! » À tout bout de champ. Les morts ne nous accompagnent pas tant qu’ils nous habitent. Nous cherchons un mot, nous trouvons un visage. Nous nous interrogeons, une oeuvre nous répond.
Les morts nous parlent, non qu’ils s’adressent à nous, mais ils se disent en nous, ils ne laissent aucun vide, ils ne nous manquent pas : nous en sommes envahis.
Je n’ai jamais pu me déprendre de l’idée que le théâtre n’est au fond qu’une entreprise de publication de ces voix mortes dont tout un chacun est criblé. De réincarnation.
La fascination de nombre d’écrivains – même rigoureusement athées – pour les anges, me semble l’expression d’une reconnaissance de ces voix plus intériorisées qu’intérieures, de ce capharnaüm de voix qui compose pour une part la subjectivité de l’écrivain.
L’invention théâtrale dote les anges de masques, mixe les voix, brouille les cartes. Nul n’écrit sans doute sous la dictée, mais chaque phrase écrite éveille un mort, et la phrase suivante est déjà comme une prise de notes sur la figure qui la hante. Mais l’écrivain peut décider de nommer, tout à coup. De convoquer les morts à une manière de colloque, de se poser en régulateur d’un débat d’outre-tombe, de distribuer ses voix, d’ordonner le chahut angélique.
Bernard-Marie Koltès, Jean-Michel Basquiat, Chet Baker, mon profond respect
pour ces trois personnes et l’amour de leurs oeuvres m’ont incité à commettre le geste singulier de les inviter à la scène pour une rencontre apocryphe (ils ne se sont de fait jamais rencontrés), et post-mortem. Le titre d’un dessin d’Antonin Artaud (« La Révolte des anges sortis des limbes ») représentant trois cercueils ouverts et habités, outre qu’il a fourni le titre du poème dramatique, a grandement nourri les songeries qui présidèrent à sa composition.
Auteur : Enzo CORMANN
Mise en scène collective - Regards : Christel ROSSEL présente à la génèse du projet; Raphaël GIMENEZ responsable adjoint au sein de la compagnie; Barbara CHOSSIS, Sériba DOUMBIA et Caroline SALAÜN pour leur participation amicale.
Responsabilité artistique : Ken MICHEL
Interprétation : Mehdi GHOZAËL, Ken MICHEL, Olivier PUECH
Equipe technique : distribution en cours
Je considère le Théâtre comme une boîte noire,
lieu de révélation pour ce qui manque à advenir dans la Parole :
ce que le langage tait mais que la langue recèle
- tout ce potentiel, cette charge d'imaginaire-là...
s'y trouve déplié : articulé avec une réelle présence.
Ken Michel